Glyphosate: peut-on faire confiance à l’Europe et à ses experts?

Non. C’est en substance ce que répondent les ONG après leur dépôt de plainte contre les agences européennes, ainsi que le Parlement Européen lui-même ouvrant le 18 janvier 2018 une commission d’enquête sur les modalités d’autorisation des pesticides en Europe. Etudes biaisées voire falsifiées, lobbying, intérêts financiers et politiques : retour sur un dossier empoisonné.  

La saga du glyphosate atteint son paroxysme fin 2017 suite à de nombreux rebondissements. 800 millions de tonnes de cette molécule sont utilisées chaque année dans le monde, ce qui en fait l’herbicide le plus utilisé de la planète et donc un sujet sensible pour notre santé. Sa licence expirant le 15 Décembre 2017, la Commission européenne s’est finalement prononcée fin novembre en faveur d’une ré-autorisation pour 5 ans. Malgré les nombreux rapports d’experts sur le sujet, cette décision fait débat.

En effet, le désaccord entre le rapport du CIRC* et les agences européennes (EFSA** et ECHA***) a semé le doute au sein des membres de la Commission Européenne ainsi qu’auprès de nombreuses ONG (voir chronologie).

Pourquoi les experts ne sont-ils pas d’accord sur les effets du glyphosate sur la santé?

Les études publiées ne sont en fait pas comparables du tout, comme l’explique Jean-François Narbonne, biochimiste et professeur en toxicologie, dans La Croix du 24/10/2017 : L’étude de l’EFSA « n’a pris en compte que les études portant exclusivement sur le glyphosate, tandis que le Circ a examiné des études portant sur les mélanges glyphosate et adjuvants. Or, il est fort probable que ces derniers, généralement des solvants qui lèsent la membrane cellulaire, sont à eux seuls très toxiques ». Or ce n’est pas le glyphosate seul qui est mondialement utilisé, mais bien le pesticide complet constitué de glyphosate et d’un adjuvant lui permettant de mieux pénétrer dans la plante. De nombreux scientifiques mettent en cause ces adjuvants car la nuance est importante : le glyphosate pourrait présenter de moindres effets isolément, mais révéler sa dangerosité en interaction avec d’autres substances, comme l’altération des gènes de la plante. À moins que cette génotoxicité suspectée ne soit imputable qu’aux adjuvants?

L’EFSA et l’ECHA sont critiquées sur leur méthodologie : en se prononçant sur le glyphosate pur, elles s’affranchissent d’un résultat plus représentatif de l’utilisation du produit qui s’appuierait sur des études portant sur l’herbicide complet. De plus, et c’est surtout de là que les critiques viennent, alors que le CIRC base son analyse sur des études publiées dans l’ensemble de la littérature scientifique, les agences réglementaires rendent leurs avis à partir des études fournies par les industriels, et couvertes par le secret industriel.  Devant cette opacité, les agences européennes sont vertement critiquées.

D’autre part, l’agence allemande chargée de fournir le rapport de base à l’EFSA est accusée d’avoir copié-collé les documents de Monsanto. L’EFSA devait superviser la vérification et la validation du travail de cette agence. Or, la qualité de ce travail a été sérieusement remise en question par différents acteurs de la société civile, des élus européens et des scientifiques.

Y a-t-il eu des pressions ? des conflits d’intérêts ?

Les « Monsanto Papers » révèlent les pressions exercées par la firme américaine sur le CIRC et son personnel notamment, mais aussi la falsification pure et simple d’études scientifiques et le recours à des « ghostwriters » (auteurs fantômes). En résumé : des employés de Monsanto rédigent des études en omettant volontairement les résultats dérangeants puis rémunèrent des scientifiques peu scrupuleux pour les signer de leurs noms.

Parallèlement, le géant allemand Bayer a annoncé début septembre le rachat de Monsanto, un deal à 59 milliards d’euros. Rappelons que c’est l’Allemagne qui a fourni à la Commission européenne le rapport incluant les copier-coller. Or, alors que l’Allemagne s’était abstenue jusque-là faute d’accord interne, elle s’est prononcée en faveur de la ré-autorisation à la surprise générale le 27 Novembre dernier. Christian Schmidt, le ministre de l’agriculture allemand, est décrit par ses détracteurs comme un ministre sous influence. Prêt à plier pour satisfaire un secteur vital pour l’économie allemande ? Ou pour satisfaire l’électorat d’un parti en perte de vitesse (CSU) dont les agriculteurs constituent une large proportion et réclament la prolongation du glyphosate ?

Une cacophonie d’experts se répercutant sur la sphère politique

A la cacophonie des agences et à l’opacité de leurs résultats a succédé la cacophonie politique. Les deux camps s’opposent, chacun brandissant des études officielles différentes. Comment, dans ces conditions, se prononcer sur un dossier aussi sensible concernant la santé de tous les citoyens ?

Alors que le vote d’octobre avait été reporté faute d’accord (majorité de 65% de la population non atteinte), cette majorité a été atteinte en novembre suite au revirement surprise de l’Allemagne représentant 16.06% de la population européenne, suivie par la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie. L’avis du ministre allemand a pris de cours les autres membres du gouvernement, y compris Angela Merkel.

Devant ces cafouillages, faut-il bannir les expertises scientifiques ? Comment restaurer la confiance ?

Dans le débat sur le glyphosate, l’opacité a profondément desservi les agences européennes ainsi que les industriels. Les citoyens attendent plus de transparence dans les études et plus de moyens au service d’études indépendantes pour éviter que l’Europe ne serve qu’à valider les études existantes des industriels. Une pétition a d’ailleurs réuni 1.3 million d’Européens début 2017 demandant une réforme des procédures d’autorisation des pesticides. Puissent la plainte des ONG et la commission d’enquête aboutir à des protocoles d’évaluation des risques clairs et au service de l’intérêt général.

Note: Article réalisé dans le cadre d’un exercice de ma formation au CNAM, encadré par Cécile Michaut. Rédigé le 9 mars 2018.

Pour aller plus loin, quelques sources:

http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/01/19/glyphosate-le-parlement-europeen-annonce-une-commission-d-enquete_5243939_3244.html

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/12/04/glyphosate-les-ong-portent-plainte-contre-les-agences-d-expertise-europeennes_5224475_3244.html

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/02/06/le-glyphosate-ou-le-piege-de-la-privatisationde-l-expertise-publique_5252331_1650684.html

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/26/glyphosate-revelations-sur-les-failles-de-l-expertise-europeenne_5220696_3244.html

http://www.liberation.fr/direct/element/glyphosate-qui-a-vote-pour_74138/

https://www.actu-environnement.com/ae/news/glyphosate-vote-renouvellement-union-europeenne-cinq-ans-30135.php4

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Environnement/Glyphosate-comment-etudes-sont-elles-menees-2017-10-24-1200886748

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/09/16/glyphosate-l-expertise-europeenne-truffee-de-copies-colles-de-documents-de-monsanto_5186522_3244.html

https://www.touteleurope.eu/actualite/pourquoi-le-glyphosate-divise-l-europe.html

https://www.ladepeche.fr/article/2017/11/30/2695141-glyphosate-l-incroyable-bug-de-l-allemagne.htm

https://reporterre.net/Le-glyphosate-reautorise-pour-cinq-ans-apres-un-tour-de-passe-passe-allemand

http://www.lepoint.fr/europe/l-allemagne-s-inquiete-du-rachat-de-monsanto-par-bayer-16-09-2016-2068917_2626.php

https://blog.francetvinfo.fr/bureau-berlin/2017/11/30/glyphosate-un-vote-allemand-sous-influence.html

https://www.lesechos.fr/24/10/2017/lesechos.fr/030778783096_–monsanto-papers—–plongee-dans-les-methodes-de-lobbying-de-l-agro-semencier.htm

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/03/18/ce-que-les-monsanto-papers-revelent-du-roundup_5096602_3244.html#ksWzQiZXRsOfEiVT.99

http://www.liberation.fr/planete/2017/10/24/le-glyphosate-dans-tous-ces-etats_1605442

https://www.topsante.com/medecine/environnement-et-sante/pesticides/le-glyphosate-omnipresent-dans-l-urine-des-francais-617022

http://www.criigen.org/dossier/1132/display/La-toxicite-d-un-adjuvant-du-Roundup-le-POEA-demasque-par-une-nouvelle-etude

http://www.lcp.fr/la-politique-en-video/la-fnsea-contre-linterdiction-du-glyphosate-la-societe-naccepte-pas-une-pomme

A ne pas manquer sur le sujet, le documentaire de Marie-Monique Robin « Le RoundUp face à ses juges » diffusé sur Arte et à retrouver ici :  https://www.dailymotion.com/video/x651lip

 

 

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